mardi 31 juillet 2007


AELYS ET LA RIVIERE
C'était l'été. Un ciel bleu myosotis dansait dans les ramures des peupliers. On entendait des oiseaux lancer des trilles enjoués dans l'air figé et les cigales grésiller. Entre les voiles de chaleur, Aélys s'avançait tranquillement. La jeune fille aux longs cheveux de soie noire, à demi cachée sous un vaste chapeau de paille claire, s'approchait sans se presser de la rivière qui, à cette heure, lisse comme un ruban liquide, s'appliquait à saisir les rayons du soleil.

Elle s'assit au bord de l'eau, se déchaussa et, relevant légèrement son jupon, plongea ses pieds dans l'eau fraîche. Elle n'était que silence et rêveries et laissait sa main courir dans l'eau dormante qui s'enroulait entre ses doigts, les caressait, les pressait légèrement.

Lorsqu'elle retira sa main de l'étreinte étrange de l'eau, elle s'aperçut qu'elle n'avait plus l'anneau d'argent qu'elle portait toujours à l'annulaire. Elle fut frappée de stupeur et, à genoux au bord de la rivière taiseuse, son jupon étalé autour d'elle, elle plongea ses mains dans l'eau figée. A tâtons, elle cherchait son anneau dans le doux limon qui troubla bien vite l'eau. Sans vraiment s'en rendre compte, toute à sa recherche, elle avançait lentement, certaine de discerner le vif éclat de l'anneau un peu plus loin, un peu plus loin encore, un peu plus loin... Lorsqu'elle crut enfin le tenir, elle plongea la main dans l'eau jusqu'à l'épaule et eut la frayeur de sentir quelque chose l'entraîner avec force vers le fond. Elle s'enfonçait rapidement et privée d'air, pensa qu'elle allait finir sa vie là. Mais au moment où ses poumons étaient prêts à éclater, ils se remplirent alors d'un air liquide qu'elle aspira avec effroi.

Face à elle, la maintenant solidement par le poignet, se tenait une créature affreuse, au corps blanchâtre et écailleux, un peu visqueux et au faciès de poisson. Aélys tenta bien de crier mais son cri sortit assourdi dans un glouglou de bulles. Elle tenta alors de s'enfuir mais son corps était lourd, engourdi par le froid et la peur, bizarrement faible. L'horrible créature s'approcha, l'empoigna par ses longs cheveux qui se mêlaient aux algues et la jeta dans un repli de la grotte.

Toutes les rivières recèlent ce genre de mystères inquiétants et nombre de jeunes filles et d'enfants disparaissent sans que l'on sache vraiment ce qu'ils sont devenus. Souvent, ces créatures aquatiques enlèvent les êtres d'en haut qu'ils envient pour leur liberté, afin de s'en faire aimer ou pour ne plus être seuls dans les solitudes aquatiques. Mais la bête de la rivière ne cherchait pas à se faire aimer. Elle se délectait du désespoir d'Aélys, y puisait une joie immense et froide. Aélys, qui n'était retenue par aucun mur avait bien essayé de s'enfuir et cela lui sembla au début bien facile mais une fois à la surface, ses poumons s'étaient comprimés violemment et elle avait été contrainte de replonger bien vite dans l'eau. Par un sortilège machiavélique, Aélys ne pouvait plus réintégrer le monde d'en haut...

Alors, elle poussait des cris muets et pleurait des larmes qu'elle ne sentait pas couler, tiède symbole de sa vie, sur ses joues diaphanes. Elle passait son temps à faire glisser entre ses doigts pâles le limon du fond de la rivière, en regardant avidement la forme troublée de la lune. Parfois, elle tentait à nouveau de refaire surface, souffrait mille maux en tenant obstinément sa tête hors de l'eau mais, inconsolable, elle replongeait toujours. Quant à la bête cruelle qui l'avait réduite à cette triste condition, elle lui apportait toutefois du poisson cru et des algues pour la nourrir, tenant absolument à ce que sa prisonnière reste à sa merci, vivante, le plus longtemps possible. Elle obligeait Aélys à passer ses douces mains dans l'amas verdâtre et poisseux de ce qui lui servait de cheveux, elle la contraignait encore à la regarder, à la sentir, toute proche, à toucher sa peau... Mais jamais Aélys ne lui faisait le plaisir de lui montrer son dégoût, tout au plus affichait-elle un pur mépris.

Une nuit de pleine lune, Aélys, plus mélancolique que jamais, s'approcha de la surface de l'eau, tout près du rivage. Elle avait été attirée par la lueur orangée d'un petit feu et à travers sa prison d'eau, elle observait ceux d'en haut. Elle eut très peur quand elle vit s'approcher d'elle le visage tout rond, roux et barbu d'un petit homme et, comme un petit poisson peureux, elle plongea vers le fond. Quand elle vit qu'il ne la poursuivait pas, elle remonta et vit le même visage la regarder avec curiosité. Le visage barbu plongea dans l'eau et lui sourit. Aélys, inquiète, troublée, esquissa un sourire mais ce fut difficile car cela faisait bien longtemps qu'elle ne souriait plus. Elle fut alors stupéfaite : la visage, sans bouger pourtant les lèvres, lui parlait :

- Bonjour, être de l'eau, es-tu une sirène?
Elle secoua la tête de droite à gauche.
- Comment tu t'appelles?
Elle ne sut pas comment répondre et se contenta de hausser les épaules.
- Moi, je m'appelle Lullaby, je suis un lutin. Qu'est-ce que tu fais là si tu n'es pas une sirène?
Aélys baissa la tête, si triste de ne pas pouvoir discuter avec cet étrange gnome. Lullaby comprit ce qui la chagrinait et lui dit :
- Ne cherche pas à me parler si tu ne peux pas... Contente-toi de penser tes paroles et je t'entendrais si tu me le permets.

S'ensuivit une étrange conversation entrecoupée de haltes car Lullaby devait reprendre son souffle en sortant la tête de l'eau. Le visage du lutin devenait de plus en plus grave au fur et à mesure que Aélys lui racontait son histoire et, la dernière fois qu'il sortit la tête de l'eau, il était consterné.
-***Peux-tu m'aider?*** demanda Aélys en pensée.
Lullaby réfléchit à l'air libre un moment. Peut-être en retrouvant l'anneau???

Toutes les nuits, le lutin venait tenir compagnie à Aélys. Il la trouvait belle mais blême et triste, les yeux voilés, les lèvres trop claires. Chaque soir, il partait à la pêche sur une petite barque pour tenter de récupérer l'anneau mais en vain. Aélys, de son côté, sondait le limon en le laissant glisser inlassablement entre ses mains livides.

Hélas, la vilaine créature du fond de la rivière surprit le manège de sa captive et fut remplie de fureur. Une nuit, il suivit Aélys jusqu'au rivage et découvrit son complice. Fou de colère, il se précipita sur Lullaby, les bras tendus dans sa direction, prêt à l'entraîner lui aussi dans son antre. Mais Aélys avait eu le temps de se retourner, de discerner la silhouette de l'odieuse bête et d'alerter son nouvel ami. Le lutin avait saisi prestement un tison du feu qui crépitait à côté de lui et en avait menacé la monstrueuse créature. S'ensuivit une lutte acharnée qui entraîna le lutin dans l'eau. Le tison s'était bien entendu éteint et c'est à mains nues qu'ils s'affrontaient à présent. Au moment où la créature de l'eau croyait bien avoir vaincu ce sale enquiquineur, Lullaby mit la main à la poche de son paletot et en sortit une pierre de lune, pas plus grande qu'un oeuf de poule. Elle scintilla dans la lumière bleutée de la nuit avant que le lutin la jette de toutes ses forces en plein dans le visage de la créature de l'eau. Cette dernière hurla en tenant sa tête à deux mains puis se figea comme une hideuse statue. Lullaby remonta à la surface pour prendre une goulée d'air salvatrice et replongea dans l'eau glacée. Quelque chose attira son regard, quelque chose qui brillait au cou de l'affreuse statue. Lullaby s'approcha et arracha de son cordon un petit anneau d'argent. A ce moment précis, il entendit un hurlement déchirant derrière lui et, se retournant vivement, il vit Aélys fermer les yeux et tomber au fond de la rivière. C'est avec grand peine qu'il réussit à la tirer hors de l'eau. Aélys était inanimée, morte peut-être. Le lutin lui passa au doigt l'anneau d'argent qu'ils avaient tant cherché, l'étendit près du feu et sortit de la besace qu'il gardait toujours avec lui une flûte à trois trous dont il se mit à jouer. C'était une mélopée simple et entêtante qui tenait du bruit du vent dans les arbres, du clapotis joyeux des cascades et du chant des oiseaux. Il joua longtemps, s'interrompant parfois pour contempler son amie et quand il vit le soleil se lever, il éteignit le feu, rassembla ses affaires, caressa doucement les cheveux encore humides de la brune Aélys et pffft! s'évapora dans la lueur matinale.

Certains suggérèrent qu'Aélys s'est probablement égarée avant d'avoir été retrouvée par un chasseur ou un berger. D'autres affirmèrent que le monstre de la rivière l'avait sans doute enlevée pour en faire son épouse. Aélys ne dit jamais ce qu'elle avait vécu, ce qui ne fit qu'accroître le mystère... On dit qu'elle avait, ce matin-là, un regard effaré et la pâleur des morts qu'elle avait sans doute côtoyés. On dit qu'elle racontait des histoires abracadabrantes de créature aquatique et de lutin et qu'elle avait certainement perdu un peu de sa raison. On dit aussi que depuis lors, plus aucune jeune fille ne disparut au bord de la rivière et qu'un prince avait sans doute terrassé le dragon de l'eau qui vivait là... D'aucuns ont continué à faire des offrandes à la rivière pour qu'elle n'emporte plus leurs petits... On dit encore que l'anneau qu'Aélys portait à son annulaire gauche lui permettait de voir ce que les êtres d'en haut ne voient jamais et qu'elle était un peu sorcière... comme tous ses descendants d'ailleurs.

Lullaby en rit encore : ce que les hommes sont fantasques! Il ne s'agissait de rien d'autre que d'une jeune fille aux yeux chagrins qui eut la malchance de s'enfoncer un peu trop avant dans le royaume d'une bête aquatique primitive et d'un anneau devenu magique par la force des choses... Tout le reste n'était que pure fantaisie et si Aélys continua à voir son ami lutin, c'est juste parce qu'il allait parfois lui rendre visite les nuits sans lune et qu'elle croyait en lui. Certains cherchent encore l'anneau d'argent d'Aélys qui, soit disant, ouvre la porte de Féerie! Ce n'est pourtant qu'un stupide anneau sans le moindre pouvoir... Mais n'en parlez surtout pas! Les enfants en tireront peut-être une juste leçon de sagesse... et un rêve à poursuivre...

mercredi 18 juillet 2007

FORCE ARDENTE

Ami, si tu te perds, si ton âme te pèse,
Si les sombres kobolds t'éreintent de noirceur,
S'il convainquent ton coeur de leurs tristes fadaises,
Viens et nous parlerons, l'heure sera douceur.

Frère, si chaque jour te réduit à la peine,
Si les vils gobelins te noient de désespoir,
S'ils contraignent ta vie à l'effroi et aux chaînes,
Viens et nous parlerons, laissant filer le soir.

Amour, si tu as peur, si pour toi, tout s'écroule,
Si les féroces trolls te livrent à leurs lois,
S'ils ruinent tes efforts, que ton rêve s'éboule,
Viens et nous parlerons, mes baisers feront loi.

Dragons, ogres et loups, vespérales sirènes
Peuvent bien essayer de tuer l'essentiel.
Krakens et korrigans, aux ombres de phalènes,
Adversité glacée, peuvent jeter leur fiel :

Moi, je convoquerais des armées de lumière,
Et je manderais Puck et bien d'autres lutins,
Elfes et farfadets et les nymphes altières
Se battront pour l'espoir, pour l'amour, le destin.

Après chaque mirage, après chaque tempête,
Nous nuirons à la nuit par la vive lueur
De milliers de chandelles et malgré les défaites,
Phénix ne pliera pas, bien vivant et vainqueur.

mardi 10 juillet 2007


TRAIN DE NUIT




C'est l'heure où la lumière n'est plus que gouttes d'or sur un dais de velours sombre. Janvier a glacé la ville déserte, Belle endormie sur ses longs bras antiques. Il enfonce un peu plus les mains dans ses poches et accélère le pas. Ce sera bientôt l'heure.


Le vent fait frémir les flancs du train. Quelques murmures sous le silence et sous la lumière trop blanche des veilleuses de nuit. Le nez collé à la vitre gelée, elle fouille l'obscurité, cherche un repère. Elle remonte un peu son manteau sur ses genoux et sourit. Ce sera bientôt l'heure.


Les pavés luisent de myriades d'étincelles sous ses pas. Les feux follets dansent devant lui. La buée blanche flotte et repose dans les airs. Il avance sans se soucier de la distance qu'il lui reste à parcourir. La ville est calme, cela lui plaît. Le froid lui rosit les joues. Qu'importe. Elle sera bientôt là.


Le contrôleur passe sans bruit, une lampe torche exténuée balayant faiblement le couloir. Elle ne dort pas. Son coeur s'est emballé aux dernières lueurs de la dernière ville traversée. Elle l'écoute : il bat la chamade. Elle goûte au délicieux tourment qu'il lui inflige. Elle tente de le tromper avec quelques pages d'un livre... Non, décidément, cette douce exaltation est trop précieuse. Qu'importe, il sera bientôt là.


Bien sûr, il est en avance. Le quai de gare est solitaire. Il est trop tôt, il fait trop froid, les autres attendent dans le ventre de la gare, sous les lumières curieuses. Lui ne se résout pas à les rejoindre. Il veut l'attendre ici, éprouver le tendre espoir des yeux du train dans le lointain, ressentir de tout son être la cruauté de cet Hermès de fer qui ne vient pas, qui prend son temps, qui se joue de sa patience. Il veut la chercher dans le flot d'anonymes, il veut laisser son coeur aller bien avant ses jambes vers elle, il veut... il veut... la voir enfin...


Elle a attendu le plus longtemps possible avant de ranger ses affaires mais elle n'y tient plus. Elle referme son livre sur la page qu'elle a relue dix fois et le borde dans son sac. Elle scrute son visage dans la noire opacité de la vitre. Elle lui sourit, s'interroge et fait ses nattes, lentement en conseillant en secret à son coeur de se faire plus discret. Elle le sent rire, rire de ce rire d'enfant, cristallin, en cascade, de ce rire si pur qui dit les indicibles bonheurs. Elle semonce le train de ralentir aux abords des villes replètes et les yeux tout grand ouverts, elle se laisse emporter par la gentille impatience de le voir enfin...


Un sifflet hurle dans la nuit de charbon. Il tressaille.


Pourquoi diable ce train freine-t-il si tôt? Elle frissonne.


Les yeux du train! Les yeux du train percent les entrailles de la nuit!


Les lumières de la gare l'étourdissent un bref instant.


Le voilà!


La voilà!


Les portes s'ouvrent. La foule sans nom se déverse, ruisselle et s'éparpille en flaques colorées sur le quai. Appesantie par le mauvais sommeil et les lourdes valises, elle s'amasse, s'étale, cherche son destinataire. Mais lui les ignore. Lui ne cherche qu'elle.


Les portes s'ouvrent. Les passagers se pressent sans entrain. Elle croit entendre son coeur hurler : "Avancez, de grâce!" mais elle ne dit mot pourtant, docile. Cela fait partie des règles du jeu. Elle attend encore, elle sait que ces dernières minutes, pesantes, fébriles, sont de celles dont elle se rappellera. Elle fixe obstinément le fond de la voiture, refuse l'appel ensorcelant des vitres, elle saura attendre encore un peu.


Wagon après wagon, ses yeux sondent la multitude.


Pas après pas, elle gagne le marchepied.


Son visage s'illumine : comment ne l'a-t-il pas vue plus tôt? Il ne voit plus qu'elle.


Elle quitte le train et s'autorise à le chercher. Son visage irradie. Comment a-t-elle pu attendre? Elle ne voit plus que lui.


La valise se couche, obéissante à leurs pieds. Il la fixe un moment, n'est-ce pas une illusion? Peut-il la toucher sans qu'évanescente, elle ne s'échappe? Il ose enfin et la prend dans ses bras. Il la serre fort, la soulève légèrement pour la garder, pour l'enlever au sol maintenant bruyant et la garder pour lui. Il glisse une main dans les remous tièdes de ses cheveux. Elle l'étreint, les yeux rieurs.


Ils se taisent.
Les mots n'auraient pas de sens, détachés de toute substance.
Ils se taisent.


La foule anonyme a quitté le quai sur la pointe des pieds. Ou alors n'y ont-ils pas pris garde... Eux n'ont pas bougé. Investis de leurs retrouvailles, ils se respirent et leurs lèvres se frôlent. Le vent tente de les chasser de ce quai de gare où il règne en maître. Mais ils l'ont oublié, qu'il maugrée!


Sa main retrouve le nid familier de sa main fine. Ils donnent enfin raison aux bourrasques. Et, telle une chimère déliquescente, ils s'enfoncent sous le dais sombre constellé de paillettes d'or de leur nuit de janvier.

dimanche 8 juillet 2007


LE LAC

Dans son écrin de forêt, le lac est lové. Son eau paisible renvoie le reflet des arbres aux feuillages sombres et parfois, le vol paisible d'oiseaux noirs. Pas un pli, pas une ride à la surface vert argenté. D'épais nuages le couvrent d'une brume songeuse.

La barque touche la surface du lac et dessine des lignes plus claires tout autour d'elle. Le petit bateau frêle avance sans bruit. Les rames se dressent, plongent, nagent et se redressent et une bruine fine caresse nos joues. Une main s'attarde dans l'étoffe de l'eau. Elle est délicieusement fraîche et le soir parfume l'air de ses nébulosités odorantes.


Le lac s'étire. Sur ses berges, on devine de petits sentiers qui, rendus à l'état sauvage, courent et sautent entre les arbres. On devine aussi de jolis chalets de bois brun, assis confortablement et devisant à mi mots, de petits jardins parfois, aux pelouses rases, des cheminées exhalant leur fumée légère dans l'air figé. Et, de loin en loin, des barques retournées sur les rives, et des pontons en bois, comme autant de bras tendus vers le lac, comme autant d'étreintes imperturbables et suspendues dans leur hâte.


La barque glisse de clapotis en clapotis. Les rames, sans s'émouvoir, fendent l'eau d'un rythme régulier. Le lac nous happe. En son milieu, le miroir est étrange et les arbres de la rive gauche semblent toucher les arbres de la rive droite, forêt irréelle, forêt aquatique à travers les branches de laquelle vont nicher des poissons de vif argent.


Des rires d'enfants parviennent jusqu'à nous, étouffés, disparus déjà, impression que le rêve nous a saisis. La barque s'approche d'un ponton dansant sans se presser. Elle s'y accote doucement. Elle est délestée de ses paquets et portée sur le rivage. L'heure est à la paix.


De gros nuages duveteux s'amoncellent maintenant au dessus du lac, comme la chevelure volage d'un vieillard. Le chalet ouvre ses portes sur son foyer chaleureux mais le lac ensorcelle, déjoue les artifices de la petite maison sylvestre. Assis sur le ponton, nous regardons en silence les kyrielles de petites fées qui valsent au dessus de l'eau. Parfois, elles touchent délicatement la surface lisse et laissent une empreinte ronde qui va en grandissant. Le soir couvre le lac et ses abords d'une couverture frangée de bleu et de gris. La quiétude est juste troublée par le crépitement d'un feu de bois près du chalet. Près du feu, on distingue les ombres mouvantes d'un groupe d'amis, les sourires complices d'une guitare. Mais sur le ponton, tout près de l'eau, tout nous vient assourdi, lointain, et la rêverie nous presse contre son coeur. Quelques gouttes de pluie annoncent l'averse prochaine. Mais avant de rentrer, l'âme embrasse le lac constellé de pampilles brillantes. Le bal des fées peut à présent commencer...

dimanche 1 juillet 2007


L'ARBRE ET L'HOMME

L'arbre est tombé. Navré de quitter la terre, il s'est résigné. Que faire, comment résister, lorsque l'on est juste né pour cette destinée? Etalé de tout son long, il déploie, impudique, ses ramages comme autant de jupons. Il s'est couché, fatigué, si fatigué. Il perd conscience.

Quand il revient à lui, le monde lui apparaît différent. Comme s'il était multiple. Comme si lui-même s'était multiplié. L'air n'a plus la profondeur de sa forêt natale. La vie y est bruyante. Cela l'indiffère. Il attend, là, paisible, dans la sagesse que lui donne l'âge. Il attend que quelque chose change.

Et puis cela vient. Il sent qu'on le touche, qu'on l'examine, qu'on le déplace. Il quitte un autre espace, il voyage. A-t-on jamais vu un arbre voyager?

Il a trouvé le bois qu'il cherchait. De longs pans bien droits, propres; un beau veinage. Il va pouvoir commencer. Et la main, sûre, commence un dialogue muet avec l'arbre. "D'où viens-tu?" et le pan devient planche. "Quand es-tu né?" Le rabot s'applique, passe et repasse, modère son pas, s'ingénie à négocier avec l'arbre. "Dans tes branches, des oiseaux avaient-ils niché?" La main ausculte, exigeante, caresse, s'attarde. "La nuit, le vent jouait-il dans ta ramure?" La main trace, dessine, marque... "La vie était-elle douce?" De nouvelles racines naissent, les pièces s'emboîtent, l'arbre se remet debout. "As-tu aimé la pluie?" Le ciseau à bois s'approche, amadoue le bois réticent, grave les arabesques, nouveau feuillage persistant. "Le temps t'a-t-il paru long parfois?" La main effleure, affine, masse. "As-tu eu mal?" La main nourrit, explique, raconte. "Je t'offre une nouvelle vie..." La cire embaume, rappelle à l'arbre la sève qui courait en lui. L'arbre savoure la vie qu'on lui insuffle. L'arbre se tient noble, tout droit, debout.

L'arbre soupire. Ainsi voici la nouvelle vie qui s'offre à lui? Soit. Ce n'est pas si mal. L'arbre se résume. Son corps est bien là, vivant, sublime. Il trône. Devant lui se tient l'homme. L'homme de sciure, l'homme de cire, l'homme de bois. L'homme sourit devant son travail accompli. Il respecte l'arbre. Il lui sourit. Il passe un dernier coup de chiffon sur une trace puis laisse glisser sa main sur le flanc de l'arbre. Il s'attarde. Sa peau est lisse, douce, ambrée. Il tressaille. Il lui semble que l'arbre a respiré... Il sourit à nouveau. Juste une impression sans doute.

L'arbre respire. Il se sent soudain proche de la main qui l'a fait renaître, qui caresse, la main d'un homme de bois.








mardi 26 juin 2007

A L'AUBE DU SOMMEIL



Quand la pensée s'embrume et dérive à l'envi,
Quand le corps se ravise et oublie ses repères,
Quand le coeur chavire et que le temps est ravi ,
L'âme délibérée s'abandonne au mystère.

Sommeil givré aux cils, comme des gouttes d'or,
Les rêves scintillants réclament la Magie.
La frontière est ténue, un peu plus et l'on dort,
Et l'âme vascille telle mille bougies.

Aux portes du sommeil, les ombres de velours,
Les souffles de la nuit seraient murmures d'ambre...
Les fées pourraient danser au chevet des Amours,
Et les faunes jouer des musiques de chambre.

A l'orée du sommeil, monde conditionnel,
Drapé de songes gris, alors tout est possible.
Le rêveur vous attend, Peuple des Eternels,
Laissez-le se bercer au lit des Invisibles.

lundi 18 juin 2007


LA PLACE DES RÊVES





Il fait des ricochets sur les les chemins de pierres. Il passe des heures à compter les gouttes de pluie qui glissent sur la vitre. Il a un cirque bien à lui où il présente un numéro très risqué de dressage d'escargots. Il dit que quand il est né, il parlait la langue des anges. Il joue à la marelle sur les trottoirs pavés. Quand il se promène dans la garrigue, il s'assied au pied d'un arbre et attend les cigales. Il dit qu'il a trouvé la clairière aux fées. Une plume de pigeon à la main, il écrit des pages et des pages dans des cahiers invisibles et ses histoires finissent toujours bien. Quand la nuit tombe, il pense que la Terre a fermé ses paupières. A la mer, il compte les vagues. Il a fabriqué une boîte magique pour attraper les rayons du soleil et il essaie d'en inventer une qui puisse emprisonner les couleurs de l'arc-en-ciel. Il rêve de les enfermer dans des crayons de couleur pour pouvoir, à loisir, dessiner et colorier les beautés du monde.

Si c'était un adulte, on crierait sans doute à la folie. "Ah, non, ma petite dame, il n'y a pas de place aux rêves dans la vraie vie! La vie, c'est du sérieux! Pas de place pour les originalités! Ah ça, non alors, ça n'est pas permis! "

En attendant, du bout des doigts, du bout des cils, assis par terre dans le chemin poudreux, il a décidé de compter les étoiles. Et immanquablement, il va se tromper quand il arrivera à 20! Il n'a que 5 ans alors, il a le droit. Le droit de rêver, le droit d'imaginer, le droit d'être un peu fou... ("Il n'est pas fou, ma petite dame, il est inventif! C'est une qualité!") Quand il sera grand - et il a bien le temps - alors, il oubliera sa boîte à attraper le soleil et les arcs-en-ciel. Il oubliera les fées. Il oubliera de regarder le bruissement des feuilles bousculées par le vent. Il oubliera de croire. Et il oubliera même qu'il a oublié...

Pour l'heure, il jure que non, que jamais il ne pourra oublier de rêver. Alors quoi? Alors peut-être bien... On pourra peut-être en faire un artiste...


LA NAISSANCE D'UNE FEE



Choisir un lit douillet, des feuillages d'automne,
Un petit coin discret, dans un joli pot jaune.
Attendre un clair de lune et cueillir la rosée
Qui en perles nacrées s'est métamorphosée.
Les toiles d'araignée, parures éphémères,
En luisent au matin dans les primes lumières.

Planter soigneusement une graine de fée
Et recouvrir de neige, oui, ce sera parfait!
Poser le pot à fée à l'abri d'une ombrelle
Car le soleil pourrait gêner la demoiselle.
Dans son cocon fragile, elle aspire à vous plaire.
Reprenons s'il-vous-plaît, il y a fort à faire!

Une fée n'aime pas qu'on l'épie, qu'on l'observe.
Résistez à l'envie, restez sur la réserve,
Votre fée se fait belle et attend le printemps
Pour que ses ailes d'or papillonnent aux vents.
Pensez à lui tisser une robe légère
De rayons de soleil, de ruisseaux et de terre.

Le jour où vous verrez le bouton tout gonflé
d'une fleur inconnue aux mille et un reflets,
Regardez de plus près, la fée va s'éveiller.
D'abord les pétales vont vivement briller
Puis s'écarter un peu, la voilà qui paraît!
Révérence timide, vous voilà dans ses rêts!

Elle défroissera ses jupons colorés,
Puis ses ailes de feu, ses voiles de forêt.
Pensez à lui trouver un nom d'enchantement,
Quelque chose de frais qui rime avec charmant.
Si vous la cajolez, (les fées sont cabotines)
Vos rêves porteront son empreinte mutine.

vendredi 15 juin 2007

LA MAISON DE FAMILLE

Adossée au rempart du vieux village, ses volets jaune pâle fermés sur son histoire, elle médite. Dans la ruelle étroite et fraîche, tout près de la bergerie, une porte craquante s’ouvre. Les tommettes rouges déroulent leur mosaïque. L’air est parfumé d’encaustique et de temps suspendu.
Une grande horloge, orgueilleuse, monte la garde à l’entrée de l’escalier qui mène à l’étage. Elle attend juste que l’on fasse jouer sa clé quelques tours et que l’on ranime son balancier doré. Elle sonnera chaque demie, promettra de s’arrêter la nuit mais se trompera toujours.
La vieille dame chargée d’histoire écoute les aïeux qui hantent ses recoins. C’est qu’à plus de 200 ans, on ne s’en laisse plus compter ! Elle a vu les anciens assis dans la cheminée ressasser leurs souvenirs. Elle a vu les anciens se réunir autour de la grande table de ferme et discuter au fil des veillées à la lueur oscillante d’une lampe à pétrole. Elle en a connu, des peines et des joies. On l’a même dépossédée de quelques pièces, à une époque, avant de les racheter… Elle a vu les arrières grands-parents faire sauter sur leurs genoux les tout petits, elle les a vus , ces petits, s’amuser avec des marrons et les fruits de vigne vierge. Et puis elle a vu les plus vieux venir de moins en moins… Puis l’arrière grand-mère venir toute seule… et puis ne plus venir…
Oh, elle n’est pas « moderne », ce mot à la mode ! Les portes des buffets grincent et elle est trop froide l’hiver. Mais elle est là, digne vieille dame, image d’une époque paisible et laborieuse, symbole de l’histoire et de l’unité de toute une famille…
L’escalier aux nez de marche en bois monte en L vers les hauteurs. Il était bien dangereux quand il était ciré chaque année ! Chacun garde en mémoire une glissade formidable jusqu’au mur en bas !
A droite, deux chambres en enfilade, deux chambres aux grands lits grinçants. La première pour les grands, la deuxième pour les enfants dans laquelle quelques jouets subsistent.
Au fond, la chambre bleue. La chambre de jeune fille où toutes les demoiselles se sont succédées. La chambre aux murs bleus aux motifs délicats faits au pochoir et si fragiles qu’un revers de main les efface. La chambre bleue dans laquelle on ne s’appuie donc jamais aux murs… Un piano fier et désaccordé siège contre un mur, à côté d’un gros lit moelleux, ses deux chandeliers dépouillés de bougies. Dans la grosse armoire, des costumes se mélangent, vestiges de carnavals, et le boa déplumé s’amuse avec le chapeau haut de forme. Dans l’épaisseur du rempart, derrière le rideau, une fenêtre inonde la pièce de clarté. Une petite table porte un broc à eau et une cuvette, témoins de tant de toilettes d’avant l’eau à l’étage. Un miroir au tain fané renvoie une image malicieusement piquetée.
A gauche, la chambre des arrières grands-parents au grand lit tout gonflé trône. Au fond de la pièce, une coiffeuse en marbre étale ses richesses : de vieux flacons renfermant des parfums oubliés, de petites bouteilles de vernis séché aux taches de couleurs lumineuses, une brosse à cheveux… Sanctuaire respecté naturellement, qui conserve son parfum d’interdit malgré le temps qui passe, malgré les enfants devenus grands qui le traversaient à pas de velours et le cœur battant comme si quelque armoire eut pu trahir leur intrusion, pour monter à l’escalier plus pentu, plus récent qui a remplacé l’ancienne échelle de bois. C’est que tout en haut s’étend une longue pièce remplie de souvenirs, de coffres et de livres. La magnanerie a laissé ses derniers vers à soie se transformer en papillons pour devenir une sorte de caverne aux milles trésors. De là-haut, sur l’immense balcon, on admire les Cévennes qui s’étalent au loin. On y installe même des chaises, les jours d’orages pour en faire une salle de cinéma vivante !
A l’arrière de la grosse bâtisse, la grande terrasse couverte de vigne vierge donne sur une cour à deux niveaux. Les belles de jour minaudent avec les plantes grasses.
Encore aujourd’hui, j’y vois mon arrière grand-père assis sur une chaise casser avec un petit marteau des noix et des noisettes pour son arrière petite-fille qui, généreuse, lui en laissera un fruit sur deux. J’y vois mon petit frère à genoux sur la terrasse, un Pif ouvert devant lui, tentant de monter le dernier petit gadget que mon père terminera d’assembler… et qui ne fonctionnera jamais !
J’y lis mon enfance, mes origines, le livre de ma famille… J’entends le tic-tac de la grosse horloge , agaçante en début de séjour, si évidente à la fin que les premières nuits de retour, le sommeil viendra difficilement.
La maison de famille, l’Oustalet, le « coin à l’abri du vent » en patois. L’abri de notre cœur… Et si ses volets sont clos, elle continue, imperturbable, son labeur de mémoire auprès de tous les miens…

mercredi 13 juin 2007

TERRE DE RACINES

Mes yeux se sont perdus à chercher ton visage
Mais pourtant loin de toi, je vis dans ta maison.
Je ne peux oublier tes bras ni ton rivage
Puisqu'ils m'ont élevée au seuil de tes saisons.

J'ai couru tes chemins et ton âme sereine,
Sous ton soleil brûlant et sous tes cieux glacés.
J'ai lu tous tes secrets comme on entre en arènes,
Comme assoiffée de toi, sans jamais me lasser.

Peut-être fallait-il que le sort nous sépare
Pour que tous mes regards se muent en pur amour.
Peut-être fallait-il que l'avenir m'égare
Pour qu'enfin je te vive au delà du retour.

Je te vis fièrement, née du sang de ta terre.
Grandie d'un héritage inconnu aux lointains,
De cette humilité propre à ce peuple austère
Rendu fort et méfiant, je me vois dans ton tain.

Mon sublime foyer, tu sais bercer mon âme
Et je suis investie des parfums, des couleurs,
De tout ce que tu es, de tes multpiples flammes,
Comme un peu de ce toi qui m'emplit de chaleur.

Je te porte en bannière, en étendard d'étoile
Et le vent de ta veine éclate dans l'accent.
Je te porte en flambeau et mes mots me dévoilent,
Te révélant au monde, à jamais te fixant.

Je sais que rien ne peut m'éloigner de tes chaînes.
A mille lieux de toi, elle restent salut.
Celui qui me connaît sait bien où tu me mènes
Et saura voir en toi tout ce qu'il m'aura lu.

2001- Remiremont.

SUD

Il y a au mot Sud des paillettes d'éther,
Un peu d'éternité aux portes des villages.
Il y a au mot Sud une ombre qui se perd,
Et la latence amie du coton des nuages.

Les chemins des cigales, promesses d'infini,
S'attardent en détour, appellent la paresse,
Invitent les oiseaux au doux babil du nid,
Etablissent Nature en bucolique Abbesse.

Il y a au mot Sud les parfums entêtants,
Les pins du bord de mer, et le tamaris sage.
Il y a au mot Sud les tourbillons chantants
De tous les vents du Rhône, roi de paix et de rage.

Le soleil, maître-ami, rit de tous ses rayons,
Se joue, avec malice, de sa grande opulence,
Irradie, illumine, et tisse ses maillons,
Pour habiller le Sud de sa magnificence.

2002 - Remiremont.

mardi 12 juin 2007


SOUS-BOIS SECRET

C'est un jardin de pluie où les songes de plume
Prennent le relief flou des ombres de la nuit.
C'est un sentier caché, emmitouflé de brume
Qui mène aux doux secrets de la raison enfuie.

C'est une lettre émue, ivre de confidences ,
Confiée à l'écrin sûr d'un livre cent fois lu.
C'est une bulle d'or, sans regret, sans offense,
Dans un ailleurs étroit où le trouble s'est tu.

Sur le sentier caché, trouveras-tu peut-être
La sente qui descend à tout ce que je tais.
Peut-être y verras-tu ce qu'on ne peut connaître,
Ce que l'âme ressent, une once de beauté.

Les nuages seront des animaux étranges,
les fleurs renfermeront des fées et des lutins,
Les ondes chanteront la mélopée des anges
Et tout revêtira un petit air mutin.

Je ne te promets pas de réelles merveilles,
Juste un monde pluriel pour déguiser le coeur,
Pour rire des chagrins, pour oublier les veilles,
Un peu de féerie pour chasser les noirceurs.